La France défigurée

Les plus anciens des lecteurs de ce blog peuvent se souvenir de La France défigurée, cette émission de télévision de la fin des années 70 ( de l’autre siècle évidemment) qui dénonçait chaque semaine la destruction du patrimoine et du paysage. Zones pavillonnaires ou industrielles, ZAC, hypermarchés aux périphéries des villes, panneaux publicitaires en pleine campagne, châteaux d’eau surplombants le paysage, pilonnes électriques, l’émission de Michel Péricard et Louis Bériot avait l’audace de s’en prendre à toutes les institutions, maires, conseillers généraux, ministres, aux puissants, groupes immobiliers, patrons d’hypermarchés etc… l’émission a duré quelques années, puis a disparu. Elle était trop dérangeante, elle allait trop contre les croyances du Progrès, de la modernité, de la croissance.

Près de 40 ans plus tard, les ravages de ce progrès n’en finissent pas. Le bitume progresse, recouvrant les terres agricoles. Les hypermarchés ont tué les centre villes avec la complicité active des maires, les ZAC s’étendent sans cesse, le plus souvent sans créer d’emplois, les autoroutes, qui nous permettent d’aller si vite ( comme le TGV), polluent par le bruit et la coupure qu’elles infligent à la nature, et maintenant s’y ajoutent les éoliennes, monstres si bien dépeints par Jean-Christophe Ruffin dans son Voyage à Compostelle, et surtout aujourd’hui, les entrepôts de logistique. Ces derniers, de plus en plus gros, de plus en plus nombreux,  recouvrant aux portes des villes ou en pleine campagne, des terrains stratégiques pour distribuer, stocker, et créer toujours plus de croissance et de profits. Recouvrant des terres agricoles, de la bonne terre,nourricière.

Et l’essentiel dans tout cela? La nature, le champ, le bois, les arbres, les animaux, les oiseaux, le silence, la beauté, le regard, l’air que l’on respire, le silence de la nature qui se nourrit de bruits « naturels »,  ce silence qui n’est jamais rien, qui donne à l’homme le sens de sa vie passée, présente et future ? Des écrivains ont parcouru ce pays, citons après Ruffin , Sylvain Tesson sur Les chemins noirs parcourant la France, racontant la destruction, les ravages de l’industrialisation.

L’autoroute a remplacé le Voyage avec un âne de Stevenson. Aller vite, détruire vite, consommer plus, toujours plus. Quelques jours en Périgord m’ont rappelé encore plus la nécessité de stopper cette course démente et stupide. Je lisais qu’en trente ans, 80% des insectes avaient disparu, je cherchais les oiseaux qui ne se comptaient même plus sur les doigts de la main. Et puis je voyais passer tout à coup, précédés de leurs cris, des vols de grues, là haut, à quelques centaines de mètres. Je sentais leur liberté, leurs efforts, je regardais- nous regardions, éblouis, les grands oiseaux, leurs ailes déployées, battant vers le sud, vers l’Afrique, les bords du fleuve Sénégal. Je regardais ce miracle, celui qui vivait encore d’une migration: vol en V, vols solidaires, ou l’une succédait à l’autre pour mener la tête, ou l’effort était scandé par le cri qui se répondait, relayant la route de la vie.

Là, dans le bois proche de la maison, il restait celui de la chouette, le soir alors qu’une demie lune ouvrait, dans les arbres, une éternité. Jusqu’à quand? Je voulais être optimiste. Je me disais que la nature l’emporterait toujours, quelque soit la folie de l’homme…

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Regards sur le monde

Je reprends aujourd’hui ce blog après 8 mois d’absence. De ce bureau du 14° où pendant trente ans j’ai piloté les Editions Montparnasse. Je ne suis plus le pilote, remplacé à la barre par Dominique Vignet. Ce fût une décision commune, moi de me retirer, lui de la reprendre. Dominique m’avait demandé de continuer ce blog. Je n’en avais plus envie. Et puis à la fois devant l’amitié de ses demandes, de voir encore Montparnasse continuer, trouver un nouveau souffle, de m’attacher à Carnets Nord, l’ancienne filiale de livres de Montparnasse, de continuer à partager ses locaux, oui cela m’incite vous parler à nouveau. De l’air du temps, des éditions, des rencontres, des joies, des colères parfois, des surprises toujours.

Je commencerai aujourd’hui par des rencontres. Des rencontres qui font du bien.

Le cinéma déclenche une tempête, plutôt un homme du cinéma déclenche une tempête, un ouragan dont les lames de fond ne cessent de grossir. Je veux parler d’Harvey Weinstein, le producteur américain qui harcelait sexuellement les actrices.

Nous connaissons tous son histoire, relayée par tous les médias, par les blogs, tweets, etc…Ce dont j’ai envie de parler,  ce sont des femmes qui m’impressionnent au milieu de cette mêlée, qui prend parfois allure de curée. Difficile d’être un homme dans ces moments, difficile de s’exprimer comme homme. Nous sommes indéfendables, inaudibles. Donc merci à ces femmes, non pas de voler à notre secours, mais en parlant d’elle de nous rappeler que des hommes existent qui ne sont pas seulement des Harvey Weinstein en puissance, ou au petit pied, tout aussi ravageur.

La première est une actrice française, Juliette Binoche, qui dans un entretien avec Franck Nouchi, dans le Monde du mardi 24 octobre ne cesse d’exprimer la justesse, la finesse, la force : « en s’approchant d’un tel pouvoir ( Harvey Weinstein) , il faut savoir ou on met  les pieds et éveiller son intelligence à ne pas se faire piétiner »  et sur l’influence qui soumet : je n’ai jamais mis la parole de mon agent avant la mienne. j’écoute, mais je n’obéis pas. »  Juliette Binoche analyse ses propres sentiments, les renforce, regarde les hommes, leurs faiblesses. Et les femmes. : il existe un autre pouvoir, celui qui est au-delà de sa volonté et de ses propres désirs, mais qui passe par une descente en soi, et c’est cet autre pouvoir qui est passionnant, car il conduit à l’oeuvre et à ce qui s’oeuvre en soi. »

L’actrice française Juliette Binoche n’est pas n’importe qui. Elle regarde, réfléchit, mouline, il en sort la conscience et la présence. C’est son immense force. Elle n’est pas la seule. Nancy Huston, au Salon du Livre de Francfort, dans une remarquable réponse à l’écrivain Patrick Chamoiseau ne dit pas autre chose :  » l’inhumain humain », ou encore: «  nos pulsions archaïques sont toujours présentes ». Combattre ces pulsions, c’est l’objet aussi de la culture, de la civilisation. Dans un autre entretien, cette fois-ci sur Arte, avec l’écrivain Kamel Daoud, Leila Slimani parle de la misère sexuelle au Maroc. Je retiens une phrase : » si on disait aux mères : au lieu d’apprendre à vos filles qu’elles sont une proie, apprenez à vos fils à ne pas être prédateurs, ce serait un grand pas ». Leila Slimani parle de tradition, de transmission y compris par les femmes, pas simplement de pulsions archaïques.

Je finirai par deux femmes, Natacha Polony dans le Figaro de samedi dernier. Dans son Éloge de la virilité – qui condamne tout agression sexuelle, tout viol, tout comportement de pouvoir- elle plaide pour l’homme normal, un homme courtois, prévenant, qui ouvre la porte  de la voiture pour laisser entrer une femme, lui dit qu’elle est belle et ne se transforme pas en agresseur sexuel. Maya Kadra signe une tribune dans Libération de ce jour : Balance ton porc? Non merci! elle renvoie à la violence archaïque qui se fait justice. Cette violence qui s’exprime ,pour elle, dans le courant médiatique et se substitue à l’Etat de droit, qui ramène les femmes qui y participent, à nier la violence qui leur est faite pour être elles-mêmes dans celle de l’agresseur.

Bonne semaine!

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage…

Nous connaissons tous ce vers qui sonne comme un refrain, celui qui nous permet de nous imaginer parfois comme un Ulysse traversant la vie mouvementée et riche avant de retrouver sa Pénélope, ou son village. (1) Tout ceci pour l’appliquer, sans regrets, au beau voyage commencé il y a près de trente ans- en 1989 très exactement- et qui pour moi s’achève ces jours-ci. 28 ans que j’ai créé cette maison d’éditions, 28 années passionnantes, faites de découvertes, de rencontres, d’inventions, d’idées, de joies, de tristesse parfois, de difficultés encore, dé déceptions rarement… les coups malheureux existent, les soutiens enthousiastes les font oublier, les rencontres sont là et si ceux qui s’en vont assombrissent un moment nos pensées, jamais les belles rencontres ne disparaissent.

Hier, aujourd’hui et demain. Je transmets le flambeau pour qu’un sang nouveau enrichisse cette maison. Pour que de nouveaux projets voient le jour, pour que l’évolution nécessaire soit entreprise. Un nouvel actionnaire, un nouveau dirigeant, mais aussi la continuité avec ceux qui sont encore là, et travaillent à vous faire découvrir les éditions de documentaires et de films. Le DVD est un objet aux multiples qualités, mais le piratage, le téléchargement gratuit, le « replay », la multiplication des moyens de visionnage, le temps passé devant son mobile réduisent peu à peu son usage. Les offres répétées à bas prix aussi, tuant la valeur, le désir attaché à l’oeuvre.  Il faudra reconstituer ce regard, lui redonner sa noblesse.

28 ans ! imaginer, convaincre, c’était hier, De Nuremberg à Nuremberg en 1990, convaincre les acheteurs d’une chaîne d’hypermarchés de vendre des cassettes vidéos, 3 heures d’images en noir et blanc. Impossible, disaient-ils. Ils ont quand même essayé et ce fût un immense succès. 1990 encore, un article d’un journaliste dans un célèbre hebdomadaire culturel évoque la diffusion à minuit de 8 documentaires sur la peinture. C’est Palettes d’Alain Jaubert. Et c’est ici chez ce petit éditeur indépendant que les idées firent de Palettes très vite un succès éditorial et commercial qui dure encore. Le hasard, la chance, le destin. La formule s’attache aux hommes et à leurs projets. Un rencontre avec Jacques Perrin pour un autre projet me permet d’évoquer celui consacré à une idée loufoque: filmer les insectes qui grouillent dans une prairie. C’est Microcosmos, un pari formidable, une belle réussite à laquelle nous participons.

Je ne vais pas vous faire toute l’histoire de Montparnasse. Vous êtes nombreux à l’avoir faite avec nous. Le pari d’une technologie balbutiante et encore inconnue en Europe, le DVD, les choix éditoriaux, l’Abécédaire de Gilles Deleuze, les grands classiques du cinéma, le Geste cinématographique avec les films de Jean Rouch, entre autres. La Comédie-Française, Apostrophes de Bernard Pivot. Nous luttâmes contre les « gros »: la concurrence faussée qui enlevait en un instant des années de complicités affectives et intellectuelles, parce que c’était suicidaire de lutter contre ceux qui détenait la source du pouvoir, l’argent de la diffusion télévisée.

Mon dernier pari a échoué. Celui de réussir l’avenir avec un site de vidéo à la demande. Nous avons imaginé, construit, lancé ce site. Les Manufactures, 12 thématiques, le concept « Un film, un ami », 400 000 fans Facebook. C’était beau, séduisant, cela avait nécessité une énergie remarquable d’une dizaine de jeunes informaticiens et concepteurs. Une décision politique portait le coup de grâce à notre projet. En 2012, la nouvelle ministre de la culture, Aurélie Filippeti, en annulant la menace de suspension de la ligne internet pour les pirates, »tuait » brutalement la VOD dont la croissance était alors à deux chiffres. En quelques mois, le chiffre d’affaires de la VOD devenait négatif. Le piratage était reparti, nos investisseurs se détournaient du secteur , et de notre projet. Avec le piratage, la gratuité sur internet s’imposait. Les coûts de réalisation, de numérisation, de mise à jour continuelle des technologies ont rattrapé les possibilités financières de l’entreprise. Seuls ceux qui s’appuyaient sur un groupe ou bénéficiaient massivement des aides européennes et françaises pouvaient survivre.La réalité enterrait l’utopie, mais faisait aussi disparaître les moyens de vous proposer des éditions enrichies. Aujourd’hui, Netflix impose son modèle. La globalisation rétrécit l’imaginaire, réduit la proposition inouïe de l’imaginaire.

28 années de travail, d’amitiés, à l’intérieur et à l’extérieur. A l’extérieur, ils sont trop nombreux pour les citer, vous les retrouverez sur les affiches et couvertures de nos éditions, au dos des DVD, ce sont les auteurs, les réalisateurs, les producteurs, avec un coup de chapeau particulier à ceux-ci plus dans l’ombre que les premiers. Produire est parfois ingrat, souvent risqué, toujours difficile. Les producteurs sont des courageux. Merci à eux. Merci aussi à tous ceux de la chaîne de production et d’éditions du DVD. Et puis merci à ceux qui ont oeuvré à Editions Montparnasse. Je ne peux pas tous les citer, alors quelques noms quand même pour leur apport, leur passion, leur loyauté et leur … longévité:  Bernard Ragon avec son « double » fidèle, Eric Oyamberry, Victoria Willis, pierre angulaire pendant 17 ans et « metteuse en oeuvre » de la technologie DVD, Vianney Delourme, inventeur dans les années 2 000 de toutes les éditions « intelligentes » et « commerciales », Grégory Devillers, stratège des « niches » commerciales, Marie Ceuzin, convaincue avec moi de la nécessité de défendre cette profession méconnue et qui me permis de créer un syndicat représentatif des indépendants. Il y a ceux qui sont encore là : Fleur Trokenbrock, acharnée à convaincre les journalistes des qualités de telle ou telle édition, Françoise Puyo, toujours là pour que les comptes d’une société demeurent exacts, Angélique Laniesse, que certains de vous connaissent parce qu’elle est l’interlocuteur du public, et enfin Jean-Emmanuel Papagno, responsable du marketing qui a su s’imposer à l’éditorial.  Pardon à tous ceux que je ne cite pas parce que être trop long est une faute, mais je ne vous oublie pas !

Merci encore à vous, public de passionnés. Cette passion, vous nous l’avez montrée, vous nous l’avez écrite, dite, manifestée. Continuez de le faire!

Ce n’est donc pas un clap de fin, c’est pour moi une page qui se tourne. Je suis heureux que cette entreprise continue. Elle aurait pu « tomber » comme beaucoup d’autres. L’entreprise, entreprendre, c’est un bel enjeu humain. Merci à ceux qui continuent et comme dit mon vieux camarade Georges Pernoud en fin de chaque émission de Thalassa: Bon vent !

Le voyage continue pour Montparnasse et pour Carnets Nord (2)

(1) de Joachim du Bellay :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

(2) Plus proche de l’Ulysse  d’Homère que de celui de Du Bellay, sans attendre, je continue un autre voyage, celui de l’édition de livres avec Carnets Nord, une jolie maison  que nous avons créée ici avec Montparnasse et qui maintenant détachée de sa mère, va voguer seule vers de nouvelles aventures.

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l’enfer, c’est les autres

Dans l’actualité, rarement heureuse, sauf dans les magazines spécialisés, l’enfer, ce serait les « autres ». Toujours victime, jamais responsable. C’est à cette irresponsabilité que s’attaque, dans un entretien donné à Libération, l’écrivain algérien Kamel Daoud. Kamel Daoud se reconnait-il plus dans Camus que dans Sartre? Il rejette l’idée de « crime contre l’humanité » brandit par un candidat à la présidentielle à propos de la colonisation. Pour lui ce n’est plus le sujet. Les algériens sont responsables de leurs vies, de leurs choix, pas le Passé.

L’enfer justement, il a fait couler beaucoup d’encre. Il reste d’actualité :L’Enfer est pavé de bonnes intentions! Cette maxime d’origine chrétienne entend se méfier des gens qui en voulant faire le bien engendre le mal. Le pire même. Les totalitarismes du XX° siècle avaient pour la plupart l’intention de créer un monde meilleur. Le quotidien Le Monde consacre deux pages à analyser ces mouvements. C’est si convaincant que j’en arrive à devenir prudent devant ceux qui me disent qu’ils font cela pour mon bien.

Nos éditions DVD et Livres sont riches de textes, d’images, de créativité. A vous signaler décidément le coffret de 10 DVD ( 20 films) consacré à 20 grands films. Jules et Jim, Le Mépris, entre autres, quel délice d’intelligence! Produits par Marie Génin et Serge July, réalisés par des amoureux du cinéma comme Antoine de Gaudemar ou Anne Andreu. A voir absolument pour retrouver un « beau » cinéma. Du coté livres, la parution de trois romans, Marguerite de Jacky Durand, un portrait de femme pendant la 2° guerre mondiale, Je ne m’appelle pas Paul Velasquez de Philippe Romon, qui répond à la question , un homme c’est quoi? Et Greenland d’Heinritch Steinfest, un Meilleur des mondes vert inquiétant ou l’on se perd.

Bonne semaine.

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la passion de l’histoire

Je me souviens de Marc Bloch, de L’étrange défaite, de la lumière fulgurante donnée par la pensée de Marc Bloch devant « notre » histoire en marche. Je me souviens d’Hannah Arendt, de son regard sur l’homme de l’autre coté du tribunal dans sa cage de verre pour le « protéger » lui le bourreau, de toute menace. Hannah Arendt face à Eichman à Jérusalem, et là encore une pensée lumineuse que l’on ne peut oublier, La banalité du mal. Je me souviens encore de Frédéric Rossif commentant un jour, pour moi, son époque avec emportement et gravité. De Nuremberg à Nuremberg ou Mourir à Madrid sont les résultats de cet emportement. De très belles vérités et de très grands oublis. De quoi pourrais-je encore me souvenir pour parler de l’Histoire du monde? Des peintures de Lascaux, à la marquise de la Solana de Goya au Louvre qui, elle, me parle tant, aux innombrables et si percutantes œuvres du musées qui disent tant sur la beauté et la violence du monde.

Quel roi aurais-tu aimé être? Question pour l’amusement posée un soir, entre amis. A leur étonnement je choisis Louis XI plutôt que Louis XIV. Louis XI, petit roi de France sans pouvoir face au flamboyant duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, bien plus puissant que lui. Louis XI qui va l’emporter, avec son conseiller Olivier le Daim, par la ruse – je me souviens, enfant, de la gravure dans mon livre d’Histoire de France, de ce pauvre et traitre cardinal de la Balue, enfermé dans une cage dans laquelle il ne pouvait pas se retourner, horrible !- Tout n’est pas excusé, mais tout est sublimé par la nature de la mission. Le roi ne ruse pas pour lui, mais pour la France. La France est ruinée, il ne dépense rien, il est pingre, mesquin même. Le petit roi pense la France. Au delà de lui. Après, on peut aimer ou ne pas aimer, cette France. Endosser l’image de Louis XI n’est quand même pas flatteur. La prochaine fois, si je rejoue au jeu des rois, je choisirais Paris vaut bien une messe et  La poule au pot chaque dimanchele bon roi Henri IV et son ministre Sully, du velours!

Des historiens « reconnus » viennent de publier une nouvelle version de l’Histoire de France. Cette histoire n’aime pas beaucoup celle dont je parlais. Elle entend s’appuyer sur une nouvelle approche, un vrai travail scientifique pour refonder notre histoire. Elle dit une nouvelle vérité. Mais pourquoi cette histoire serait-elle plus juste que la version précédente. La prétention même à l’être parce que « juste » enfin, annihile cette prétention. L’apriori guide la recherche, le tri, la mise en perspective. Poitiers n’est plus l’arrêt de l’invasion sarrasine, Jeanne d’Arc est un mythe sublimé et récupéré par des opportunistes, Les Mille et nuits fondent mieux la France que la Chanson de Roland. Entre autres. Pourquoi pas ? Salutaire titre l’éditorialiste d’un quotidien qui enfin a ce qu’il veut. Une histoire a sa pointure.

Chaque époque refait ses mythes selon son penchant idéologique. Dans cette refondation, de l’histoire de France, la conquête et la colonisation de la Gaule par les romains et les germains est un apport formidable – oubli des morts, des viols, etc..- mais la colonisation, la conquête de l’Afrique par les français, ne méritent pas de louanges. Je crois que Marc Bloch, Hannah Arendt avaient pour eux la « vérité » de leur pensée. Ils puisaient cette pensée dans les racines de leur intuition et de leur instinct, ils étaient au-dessus, bien au-dessus d’une mêlée réductrice, ils étaient une idée, pas une idéologie. Ils comprenaient quelque chose de rare, sortis du cœur et de l’esprit. Je vais les relire cette année.

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l’espérance de Noël

Aimez-vous Noël ? Les réponses à cette question sont diverses, très diverses. Si diverses et contradictoires que je vais en prendre une, si subjective qu’elle n’en représente qu’une, elle même :  » Depuis que je la prends aussi comme la fête de la lumière, oui. Je reconnais son origine chrétienne, ses valeurs d’amour et de fraternité, la naissance de Jésus-Christ, mais c’est tellement détourné par l’Histoire et l’époque. Qui identifie vraiment ce moment à autre chose qu’une fête de la consommation? »

Fête de la lumière, celle qui commence le 13 décembre, jour de la Sainte Lucie, ou sur les fenêtres certains mettent des petites bougies qui brûleront toute la nuit, mais qui annoncent une période courant jusqu’au 6 janvier, jour de l’épiphanie. Fête de la lumière pour célébrer – ou conjurer- les jours les plus courts de l’année, les nuits les plus sombres et les plus longues de l’année. Sous nos cieux, qui ne sont pas ceux de Galilée, ceux de la naissance du Christ, on ajoute dans la crèche des santons provençaux, mais on n’oublie pas les rois mages qui sont encore loin de l’arrivée. Des rituels pour ceux qui les aiment, alors que le Monde en guerre est notre décor quotidien.

Aimez-vous Noël? Non, je n’aime pas la fête de la consommation, mais celle du présent plein de promesses. Mais je ferai comme tout le monde, j’offrirai mon cadeau en espérant qu’il fasse plaisir. Rite toujours dont il faudrait mesurer le sens. Rejoignons les rois mages à l’origine de mes cadeaux. Il vienne s’incliner devant l’enfant-roi, lui apportent les présents de naissance. Melchior qui symboliserait l’Europe, Gaspard, l’Asie et Balthazar, l’Afrique, lui apportent l’or, la myrrhe et l’encens. Guidés par l’étoile du berger, ils arriveront à Bethléem le 6 janvier. Tiens le jour de l’épiphanie, le jour de la galette des rois… rite toujours!

La fête de la lumière vient de plus loin que la célébration chrétienne. Elle rejoint d’autres rites druidiques, chamaniques, païens, qui tous voulaient à la fois conjurer et célébrer la nuit, et le jour. La lumière existentielle, essentielle, chantée, pensée, admirée. Siècle des lumières, pensée lumineuse, Eurêka, que la lumière fût…Les Incas adoraient le soleil, et offraient au feu de cette adoration les vierges propres à adoucir l’ardeur des dieux. Aimez-vous Noël? Vu sous cet aspect mystérieux de la terre qui tourne sur elle-même et autour du soleil, sous ce mystère renouvelé de l’interrogation cosmique, et de nos aspirations à l’essentiel, oui ! Ces questions nourriront aussi nos conversations de Noël.

 

 

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Compartiments secrets

Un ancien Président de la république « fait » la rentrée littéraire. Les lettres de François Mitterrand à Anne Pingeot, que celle-ci publie aujourd’hui, révèlent un amoureux romantique à l’excès. Lettres au jour le jour racontant d’une écriture très sentimentale, des faits quotidiens, le plus souvent leurs têtes à têtes, accompagnés de collages, tickets de cinéma ou d’expositions. Voilà un homme de 30 ans plus âgé qui ne cache pas ses sentiments. A elle! Mais, à part quelques proches dans la confidence, la famille d’Anne Pingeot, d’une part, et des amis fidèles comme François de Grossouvre, d’autre part, TOUS ignorent la liaison du Président.

Un autre livre, tout aussi passionnant, Croire aux forces de l’esprit, de Marie de Hennezel , raconte douze ans d’une autre relation secrète. Liaison spirituelle puisque pendant douze ans, la célèbre psychologue, encore inconnue, rencontre une à deux fois par semaine, à l’Elysée le plus souvent, le Président de la république pour parler de la vie et de la mort. Déjeuners intimes, en tête à tête encore, d’un homme malade, condamné, qui cache là aussi sa maladie. Là encore secret total ou presque.

Ce Président si secret, si intime, si tortueux, ne manipule-t-il pas tous ses proches. Anne Pingeot, son amour fou, ne lui fait pas perdre l’essentiel, son ambition! De même pour Marie de Hennezel, le rapport est-il très ambigu. Il semble mener le jeu, mais est incroyablement dépendant d’elle quand il se sent entre la vie et la mort. Puis prend ses distances quand la « rémission » de la maladie semble le ramener du coté des vivants. En 1993, la maladie revient, et ce sont des pages étonnantes. François Mitterrand va chez Marie de H. près d’Uzès, dans le Gard, effleurer une pierre, un menhir, continuité d’un trajet celtique partant des côtes irlandaises, traversant la géographie et l’Histoire jusqu’à ce geste présidentiel: sentir, ressentir les forces spirituelles qu’elle contiendrait, et qu’elle lui transmettrait.

Compartiments secrets à l’infini, qui s’ouvrent aussi sur une personnalité d’une force de dissimulation inouïe. Il n’abandonnait rien, cachait tout. Que sait-on réellement de cet homme? C’était un roi, me dit-on, à l’instar de Louis XI! Mais le roi était habité par l’idée que la France était au-dessus de tout, mission divine. François Mitterrand aime la France, mais n’est-il pas d’abord lui-même son premier objet d’amour? Messieurs et mesdames les psy, à vos analyses !

 

 

 

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Jean Gaumy, roi de la boucane

Allons, après Mario Ruspoli, prince des baleines, Jean Gaumy pouvait postuler à ce couronnement. Il pourrait être « amiral des sous-marins », allusion à ce passionnant document des jours passés dans un sous-marin nucléaire, mais celui-ci n’est pas encore édité. Attendons. Attendre, c’est la valeur de ce vin qui gagne en vieillissant, et c’est ce qui se passe pour les films de Jean Gaumy. La Boucane, ce regard posé sur les sardinières, les « boucanières » d’une conserverie. Moments des années 80. Moments qui vont disparaître. Jacques Mandelbaum, dans le Monde, souligne ses qualités du temps qui enrichit au contraire de tant et tant de films, écrits, paroles, que le temps rend obsolète: Aujourd’hui que la boucane a fermé ses portes, qu’Octeville a fusionné avec Cherbourg en 2000 et que le Père Marcel est mort, les films de Jean Gaumy se révèlent comme un précieux morceau d’anthologie.

Et moi je suis frappé par la parole des femmes de la conserverie. Il fait froid, le travail d’effilage des poissons est dur, les mains plongées dans l’humidité, les poissons défilent, et il faut y aller. Les langues se jettent des phrases, en riant, en jouant, en se moquant. La vie est là, vraie, prise comme elle est. Frappé encore par des règles d’hygiène, de sécurité qui a contrario de celles d’aujourd’hui ne brident pas les gestes ni la parole. Il y aune sorte de crudité, peut-être proche de la cruauté, qui rapproche les femmes. Elles connaissent la dureté du travail, mais l’humanise par leurs gestes, leurs regards. Elles se moquent de l’homme qui les dirigent, mais l’intègrent à leurs jeux. Elles sont là, il est là. Dans le même bateau.

30 ans nous séparent de ce film. Un siècle. Après Mario Ruspoli, voici un autre regard qui réchauffe.

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Demain l’homme sera un robot,

Les chercheurs du monde entier s’y emploient : robotiser tout ce qui est possible, y compris l’homme, pas simplement ses tâches mais son organisme, son cerveau, sa peau, ses cellules, et même la vie éternelle. En attendant ses beaux jours promis pour nous disent commanditaires et scientifiques, l’actualité suffit: Uber et les constructeurs automobiles avancent à pas de géant pour arriver à la voiture sans chauffeur. Oui, sans chauffeur vous entendez bien, les malappris d’Uber, pas les chauffeurs, le patron, les actionnaires qui se sont servis de l’emploi offert à tant de gens divers dans leur guerre contre les taxis, voilà qu’ils veulent supprimer les chauffeurs et donc les dizaines, les centaines de milliers d’emplois, alibis de départ.

Cela me rappelle les hypermarchés, qui fin 90 début 2000 pour obtenir des ouvertures de nouvelles grandes surfaces, promettait la création d’emplois de caissières. Ils l’ont fait, et maintenant installent des robots. On n’arrête pas le progrès, n’est-ce pas!

Le risque pour Uber est que les chauffeurs s’aperçoivent de l’avenir radieux qu’Uber organise, et qu’ils arrêtent tous de travailler. Ils perdront leur revenu quotidien et Uber les millions de dollars qui chaque jour rentrent dans ses caisses, mais qui est le plus fragile à ce jeu? L’individu ou l’énorme machine à cash tout à coup stoppée avec ses actionnaires, ses banques, inquiets de voir le système déstabilisé? Science et argent, les deux monstres sans conscience. L’avidité de l’un égale l’orgueil de l’autre. Les mythes sont là, bien vivants, toujours vivants. Babel, le Veau d’or…

rajout: oui, il me semble évident que le principal atout d’Uber est la « civilité » introduite » par les chauffeurs d’Uber, et qui a d’ailleurs eu un effet sur les comportements des taxis: courtoisie, tenue (correcte exigée) etc… je veux bien croire que le robot sera propre et fonctionnel, mais nous aurons perdu la chaleur humaine et il n’ira pas jusqu’à sortir de son siège pour mettre la valise dans le coffre et ouvrir la portière du passager, il manquera le sourire, l’humain…

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Mario Ruspoli, prince des baleines

« Il n’y a pas de frontière entre la raison et la folie, » j’aime beaucoup cette phrase d’Edgar Morin à propos de Mario Ruspoli. Mais à propos connaissez-vous Mario Ruspoli? Peut-être en avez-vous entendu parler. C’est avec Jean Rouch, Chris Marker et quelques autres, un des apôtres du cinéma-vérité. Nous sommes dans les années cinquante et des cinéastes veulent rencontrer le monde du réel, en direct. Grâce à ce coffret de ses films, vous allez découvrir à la fois un cinéaste plein d’attentions et d’audace, et un personnage qui aimait « la frontière entre la raison et la folie« . C’est sa frontière aussi qu’il allait chercher comme cinéaste.

Place à Mario Ruspoli, prince des baleines et autres raretés, et authentique prince italien visionnaire : Pendant des siècles, les hommes et les baleines ont appartenu à deux camps ennemis qui s’affrontaient sur un terrain neutre, la nature. Aujourd’hui la nature n’est plus neutre, la frontière s’est déplacée. L’affrontement se fait entre ceux qui se défendent en défendant la nature, et ceux qui la détruisant, se détruisent. Ce commentaire sur des images d’hommes, les pêcheurs des cachalots aux Açores, qui eux, risquent encore leur vie. Images des visages, images du courage, de la mort, du dépeçage de l’immense corps abattu, voilà Les hommes de la baleine, tourné en 1956 autour de l’ile de Pico, aux Açores.

Le coffret contient ce film, et d’autres. Les Inconnus de la terre, tourné en Lozère en 1961. C’est étrange comme cela me semble près et loin. Loin parce que ces hommes ont disparu, emportés par la consommation et l’industrialisation, ici la terre est trop dure, il n’ y a rien à en faire. Près parce que ce qu’ils disent nous parlent bien plus aujourd’hui qu’alors. La violence de la nature, mais aussi le souci de l’homme de l’amadouer, de la comprendre. Cratère, causse, caverne, la Lozère, le plus réussi des pays désolés, admirable en carte postale comme tous les enfers refroidis. Une terre sèche…ici il faut lire entre les routes, il faut surtout écouter le fouet invisible, le fouet fantôme, qui use la Lozère à 140 kms/heure, le vent. Le vent, il courbe la croix, il n’a pas encore pu souffler les hommes...Les hommes de la terre travaillent dans ce qui nous apparait un dénuement total. Ces hommes parlent de leur liberté, de leur choix du travail, de pouvoir s’arrêter s’ils le veulent. Liberté des hommes qui travaillent dur sans autre maitre que la terre.

D’autres : Regard sur la folie, la Fête prisonnière, le Dernier verre, et un remarquable et émouvant portrait de ce cinéaste hors du commun disparu il y a peu d’années, portrait produit et réalisé par Florence Dauman. Un portrait indispensable, contenu dans le DVD 1 et à voir avant de visionner le DVD2. La prochaine fois, je vous parle de l’autre coffret que nous sortons d’un autre cinéaste-vérité, les films de Jean Gaumy.

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