Explorer Apostrophes, c’est aller de surprise en surprise.

émission après émission, Bernard Pivot ne cesse de nous étonner. Il fait surgir de sa manche les interrogations apparemment les plus simples qui se transforment  rapidement en diableries (1). Par exemple pour l’émission sur le Bien et le Mal diffusée le 9 octobre 1981, il réunit de formidables protagonistes, que je pourrais dire attendus sur le sujet, Anthony Burgess pour les Puissances des ténèbres, Georges Steiner pour Le transport de A.H, Jacques le Goff pour La Naissance du Purgatoire. Tous jubilatoires, maniant la langue avec délectation sur ce thème sans fin. Mais pas si simple. Bernard Pivot dynamite d’entrée de jeu l’émission- ou plutôt il met le feu aux poudres, avec un invité inattendu, Alain Daniélou, frère d’un célèbre cardinal défunt. Et à qui il donne la parole en premier!

Alain Daniélou, l’œil brillant de malice, nous déclare tout de go qu’il ne croit pas à la vision chrétienne du monde, du Bien et du Mal. Parti en Inde dans les années 30,il exalte Shiva et le boudhisme :Je suis parti chercher ailleurs une autre conception de la vie. Dans le bouddhisme, tout l »effort de l’homme est d’essayer de se réaliser le mieux possible, de jouir de la vie…Le monde est divin, merveilleux.

Jouir du monde relève du Bien. Ce qui vous réduit à créer des frustrations est, en fait, le Mal. L’entendre est un plaisir si délicat, que l’on aimerait pouvoir effectivement le partager. Et je retiens son livre: Le chemin du Labyrinthe, avec l’envie de lui faire rejoindre ma pile de livres à lire.

Mais après cet introduction surprenante, qui a comme effet de créer le suspense, l’intelligence déborde de partout. Le Goff, historien parfait, revient aux fondamentaux: le Purgatoire est né au XII° siècle. Et avant? il y avait le Paradis et l’Enfer. Drôle: aller au Purgatoire vous laisse un avenir. C’est vrai on peut en sortir pour aller au Paradis ou en Enfer. Ce qui n’est pas vrai des deux derniers cités. Sauf pour l’Ange déchu, Lucifer, chassé du Paradis pour avoir conspiré contre Dieu. Et qui terminera en Enfer.

Je n’aime pas beaucoup les critiques de livres ou de films qui vous racontent l’histoire. J’aime la surprise, l’idée de la découverte. Mais imaginer la saveur des choses par quelques commentaires appropriés est, en revanche, un grand plaisir. Diable, si j’ose dire, dans cette émission ou on le frôle à chaque instant: pourquoi donc 1 heures 15  de confrontations entre ces quatre écrivains nous tient tant en haleine? Peut-être simplement parce que l’intelligence et l’humour sont au coin de chaque mot, de chaque joute oratoire. Il est réjouissant de voir et entendre Georges Steiner dire à propos de son roman, Le transport de A.H, ou il imagine l’enlèvement d’Adolf Hitler, alors âgé de 92 ans, et caché quelque part en Amazonie : l’enfer c’est les autres, le purgatoire, c’est nous mêmes. Le Mal est à 1 m/m du Bien.

Anthony Burgess: Quand j’ai fini un livre- j’en ai écris plus de 40- je me dis : j’ai fait mon boulot! Parmi les 40, Orange mécanique, n’est-ce pas! L’écrivain catholique joue avec les images: le péché est nécessaire. On ne peut pas éviter le mal, on peut le choisir. Les Puissances des ténèbres, c’est d’abord un divertissement, nous dit-il. Evidemment c’est un grand roman, puissant, aux personnages excentriques et extraordinaires. Un livre sur le pouvoir, l’argent, le sexe, le Bien et le Mal. 

Oui, vous irez de surprise, et comme dans tout bon suspense, des vérités éclateront à la fin, chacun dévoilant un peu plus de lui-même : une question de Bernard Pivot nous montre que le bonheur sans contraintes d’Alain Daniélou cache la règle impitoyable des castes. Je repars avec une envie furieuse de me précipiter, comme le faisait les spectateurs d’Apostrophes, dans une librairie acheter les ouvrages dont on vient de parler ce soir-là.

(1) diableries, malices, sorcelleries, espiègleries, facéties, voici donc le sorcier Pivot que je transforme en Grand Manipulateur. Qu’il ne m’en veuille pas, le jeu en vaut la chandelle, j’irais au Purgatoire expier ce péché véniel, mais lui aussi, il l’a dit. Et pour le plaisir qu’il nous donne et que nous prenons sans malice, nous serons expédiés ailleurs, sûrement.

voici des liens pour mieux connaître Georges Steiner et Anthony Burgess:

http://www.telerama.fr/idees/george-steiner-l-europe-est-en-train-de-sacrifier-ses-jeunes,75871.php

http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/05/09/george-steiner-l-oeuvre-n-a-besoin-de-personne_3174578_3246.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Anthony_Burgess

http://www.anthonyburgess.org/fr/anthony-burgess/burgess-une-vie-en-bref

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Une réponse à Explorer Apostrophes, c’est aller de surprise en surprise.

  1. Sébastien dit :

    Ceci est passionnant. J’étais trop jeune à l’apoque mais je me souviens de l’émission. À redécouvrir !

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